
Avec son titre de “Double Champion du Monde de Bodypainting” remporté en juillet dernier en Autriche, Steek, le street-artiste, graffeur et bodypainter, fait la fierté des Guadeloupéens. Ses oeuvres picturales sont d’ailleurs présentes sur plusieurs murs de l’île. Nous l’avons rencontré à son retour de Corée du Sud. Dans quelques jours, il partira montrer aussi ses talents artistiques en Inde.

Steek, de son vrai nom Benoit Bottala, est née en France hexagonale, il y a 35 ans. Son père est Arménien et sa mère, Franco-Italienne. Il arrive en Guadeloupe à l’âge de 5 ans avec sa mère, son père venant de décéder. “Je suis fier de mon métissage (…) À la mort de mon père, ma mère a pensé que nous serions bien quelque soit l’endroit où nous serions. Je suis Guadeloupéen, je défends et j’aime ce pays plus que certains qui y sont nés”, déclare l’artiste qui parle le créole couramment.
Avant qu’il ne soit connu, l’artiste se fait appeler “Stik”. Ce pseudo vient de “Mystik” (plus précisément de “Natural Mystik”, le célèbre titre de Bob Marley). Lorsqu’il décide d’exporter son art, il y a cinq ans, il se rend compte que quelqu’un d’autre porte déjà ce nom, il change alors l’orthographe et devient “Steek”.
En effet, en 2013, l’artiste a 30 ans, il part vivre à Montréal, au Canada, il a besoin de réfléchir sur sa vie personnelle et professionnelle. “Je voulais faire une “mise à jour”, savoir où j’en étais. Je me suis rendu compte que parmi les 8 milliards d’êtres humains et les très nombreux artistes, je n’étais personne. Beaucoup d’artistes locaux sont connus seulement en Guadeloupe mais à l’étranger, personne ne les connaît et ils ne veulent pas se mettre en danger; certains vont sûrement très mal le prendre”, dit-il. Pour résoudre ce problème, Steek commence à travailler dur, il se met à peindre tout le temps et, aujourd’hui, il pense avoir beaucoup évolué.
Un diplôme universitaire en sport
L’artiste ne pense pas que son talent indéniable vient d’un quelconque don. “Le don n’existe pas. Tout vient de ce que l’on apprend dès le ventre de notre mère, de ce qui a été développé dès notre jeune âge. Pour ma part, je pense que mes mains ont été plus développées que mes pieds, sinon je serai peut-être footballeur ou autre chose… Mon père était un tailleur, ma mère est une passionnée de bricolage. Ma mère m’a toujours laissé faire ce que je voulais, je voulais dessiner et peindre, elle m’a laissé le faire. Je suis un artiste autodidacte et mon école d’art, c’est la rue”, déclare Steek.
Steek suit donc une scolarité normale et, après son baccalauréat, il s’inscrit à l’Université des Antilles-Guyane à Fouillole où il obtient une licence de Sciences et techniques des activités physiques et sportives (STAPS); il fait partie des premiers étudiants qui sont diplômés dans la spécialité “Activité physique adaptée”. Ensuite, il commence à travailler dans une clinique et deux associations de l’île.
Mais, le jeune homme décide d’abandonner son métier pour se tourner vers l’art. “Avec les patients, les relations étaient parfaites, avec les employeurs, cela se passait très mal. J’ai dû attendre neuf mois avant de percevoir mon premier salaire”, raconte-t-il. Alors, il crée son entreprise. Il lance une marque de vêtements dénommée “Solead” (“lead” pour “leader”), il peint des tee-shirts, il décore les murs des particuliers et le week-end, dans une boîte de nuit de l’île, il est “light DJ” c’est-à-dire qu’il “harmonise” les lumières avec la musique que diffuse le DJ.
Peindre en “fat cap”
Il laisse tomber les autres activités pour se consacrer uniquement à la peinture, au street art. “La rue est la plus grande galerie du monde. Je me suis inspiré de la scène graffiti de la “old school” c’est-à-dire des artistes qui étaient là avant moi. Très jeune, je regardais leur travail sur les murs quand, avec ma mère qui aimait conduire, nous passions dans les rues de l’île notamment celles de Pointe-à-Pitre et de Basse-Terre. À 18 ans, j’ai eu mon permis de conduire et je partais avec des copains peindre des murs. À cette époque, nous volions des bombes dans des magasins alors nous ne gaspillions pas, il fallait économiser la peinture. Aujourd’hui, j’ai les moyens, je peins en “fat cap”, autrement dit je peins à mon aise”, raconte l’artiste.
Au début de sa carrière de street artiste, ce sont d’abord les particuliers qui le sollicitent pour décorer leurs murs, aujourd’hui les collectivités, les organismes sont aussi ses clients.
Maintenant, Steek, l’artiste de rue, présente aussi ses oeuvres dans les galeries et n’en éprouve aucune gêne : “Je n’ai pas choisi, j’ai commencé à m’exprimer sur des murs dans la rue sans savoir où j’allais. J’aime la pression de la bombe, je n’apprécie pas trop le pinceau, je le trouve trop doux. J’ai la chance de peindre sur trois supports c’est-à-dire le mur, la toile et le corps humain. Le plus dur pour un artiste, c’est de s’exprimer: moi, je peins, je m’exprime, je me lâche”, déclare-t-il.
Rendre hommage à la femme
Steek est aussi un artiste qui représente beaucoup la femme sur ses oeuvres mais il se défend d’en faire un objet. “Je peins la femme car j’ai été élevé par ma mère et j’ai toujours été aidé par des femmes. C’est ma manière à moi de les mettre en avant, de valoriser la beauté de leur corps. Quoi de plus percutant, de plus drôle qu’un homme avec des idées féministes! Je peins la femme sans jamais la rendre vulgaire”, dit-il.
Parmi ses dernières oeuvres, il y a ces magnifiques jeunes femmes représentées sur des murs de la rue Jean Jaurès à Pointe-à-Pitre, un projet réalisé dans le cadre de “Vil Awt” par l’Établissement Public Foncier de la Guadeloupe (EPFG) pour améliorer l’image des “dents creuses” ou espaces inoccupées suite à des démolitions de maisons et bâtiments dans les centres-villes. “Sur l’une de ces fresques que j’ai réalisée en une semaine, j’ai écrit: “Le corps d’une femme n’est pas un objet mais un bijou”. Tous les hommes m’ont demandé d’effacer cette phrase car je comparais la femme à un objet; en revanche, toutes les femmes m’ont remercié de les comparer à un bijou, elles ont d’abord vu le côté précieux… Cela montre qu’il existe un problème de perception: l’homme perçoit la femme d’abord comme un objet et ne voit pas le mot “bijou”; le jour où ce problème de perception n’existera plus, les inégalités entre hommes et femmes seront terminées”, raconte Steek.
Par ailleurs, ces belles créatures n’existent pas uniquement dans son imagination: “je peux m’inspirer de photos de femmes que je vois sur les réseaux sociaux par exemple mais il m’arrive aussi de les rencontrer en Guadeloupe ou ailleurs”, explique-t-il.
Pour ceux qui se demandent où sont les femmes avec une surcharge pondérale? l’artiste répond: “je suis en train de travailler sur des oeuvres avec des femmes qui ne sont pas minces comme le voudraient les codes de la beauté esthétique dans notre société (...)”.
Un artiste globe-trotter
Aujourd’hui, Steek a l’opportunité de voyager beaucoup pour présenter son art. Il vient d’ailleurs de séjourner à Séoul et Daegu en Corée du Sud. Il est déjà allé aux États-Unis (New York, Miami et Las Vegas), au Canada (Montréal), en Allemagne (Hambourg et Berlin), en Angleterre (Londres et Bristol), en Espagne (Madrid), en Autriche (Klagenfürt), en Slovénie, en République Dominicaine, à Barbade… Prochainement, il reprendra l’avion pour se rendre en Inde où il est invité à peindre deux murs dans le cadre d’un festival. “Généralement, les organisateurs me connaissent à travers les réseaux sociaux, ils apprécient mon travail et ils m’invitent à participer à leurs événements”, dit Steek.
L’artiste a, cependant, un grand regret. Il aimerait que le street art qui est une discipline artistique reconnue dans le monde entier soit davantage valorisé en Guadeloupe. “Ici, on a une véritable scène street art avec plusieurs groupes d’artistes qui peuvent rivaliser avec des artistes étrangers mais rien n’est fait pour que notre île soit reconnue comme une destination du street art. En Guadeloupe, on n’a rien à envier à personne”, assure-t-il.
Steek est aussi un citoyen qui réfléchit sur les grands sujets du monde (notamment la protection de la nature) et lorsqu’il en parle, il y a une colère contenue. “Je crois que je suis plus contestaire qu’avant, c’est sûrement parce que je vieillis et j’atteins l’âge de ces gens qui font des tas de “conneries”, comme détruire la planète (…) Le peuple est soumis à cette poignée de personnes qui contrôle le monde et il la suit comme des moutons (…) Je n’ai pas la prétention de faire changer les choses tout seul mais si nous sommes plusieurs à dire les mêmes choses, cela peut faire “boule de neige”. Je pense que les artistes ont cette possibilité de dénoncer certaines choses, d’être des porte-paroles car nous donnons des interviews par exemple, nous pouvons toucher un grand nombre de personnes. Mais, chaque artiste fait ce qu’il veut (…)”, déclare-t-il.
“Champion du Monde de Bodypainting” en 2017
En 2017, la carrière de Benoit Bottala alias Steek franchit un important cap: il est sacré “champion du monde du bodypainting” en Autriche. “C’est un rêve qui est devenu réalité”, dit l’artiste. Il faut préciser que, depuis 2011, le jeune homme participe à ce grand concours annuel qui rassemble quelque 35 concurrents venant de plusieurs pays. Depuis cette année, le Conseil Régional de la Guadeloupe lui octroie une aide financière, le Conseil Départemental de la Guadeloupe et la Direction des Affaires Culturelles l’ont aidé une ou deux fois… Malgré sa nationalité française, Steek demande, chaque année, aux organisateurs de l’inscrire en tant que candidat de la Guadeloupe. Au cours de ces deux jours de compétition, les concurrents doivent présenter un modèle chaque jour. Les huit membres du jury – tous artistes – jugent la vue d’ensemble, l’interprétation du thème par le concurrent pendant une minute et trente secondes et les qualités techniques des oeuvres réalisées.
En 2011, c’est le choc: le Guadeloupéen termine à l’avant-dernière place. Très persévérant, steek y retournera chaque année. En 2012, il se classe 9e ; en 2013, 7e ; en 2014, 6e ; en 2015, après la présentation de son premier modèle, il est classé à la 1ère place du concours, le lendemain après avoir peint son deuxième modèle, il termine 4e ; en 2016, il monte enfin sur le podium en se classant 3e.
“J’avais des doutes en 2017, je me demandais comment un “petit” artiste comme moi venant de la Guadeloupe pouvait remporter ce titre. Un de mes amis au Canada m’avait dit qu’il écrivait son objectif sur son miroir alors j’avais écrit sur le miroir de ma salle de bain “World Champion” et je voyais cette inscription tous les matins en me levant et, au bout de quinze jours, ma perception avait changé, j’ai commencé à me dire que si j’étais un “petit” artiste guadeloupéen, je devais leur montrer où se trouvait mon pays, j’ai commencé à me visualiser comme “champion” et à travailler”, raconte le street artiste.
Au premier jour du Championnat mondial, le premier modèle peint par Steek se classe à la 1e place. À l’hôtel, l’artiste decide de modifier les couleurs qu’il doit utiliser le lendemain sur son deuxième modèle. “C’était la première fois que j’avais aimé tout de suite quelque chose que j’avais fait. Je ne voyais pas de défaut. J’étais avec ma compagne, je n’ai rien dit à personne. L’attente a duré cinq heures mais je savais que j’avais gagné le titre”, dit-il.
“Champion du Monde de Bodypainting” en 2018
Le 15 juillet 2018, Steek est de nouveau en Autriche pour défendre son titre, il est le seul représentant français et guadeloupéen, les thèmes sont, le premier jour, “Glamour of the Past” (Glamour du Passé) et, le deuxième jour, “I had a Dream and in this Dream…” (J’ai un Rêve et dans ce Rêve…”). Le concurrent guadeloupéen est sacré “Double Champion du Monde de Bodypainting” dans la “catégorie airbrush”. “J’étais moins stressé car j’avais déjà réalisé mon rêve. Lorsque les résultats ont été annoncés, je tenais la main de ma mère et celle de mon modèle, quand ma mère m’a serré la main, j’ai su que j’avais gagné pour elle, j’avais accompli ma mission”, déclare-t-il.
En 2019, le double champion se rendra en Autriche pour tenter de remporter pour la troisième fois consécutive le titre de “Champion du Monde de Bodypainting”, ce que personne n’a encore fait, il sait que cela ne sera pas facile: “la première fois, j’ai gagné pour ma compagne, la seconde fois pour ma mère, j’aimerais gagner une troisième fois pour moi. Je devrai me battre contre moi-même et trouver de la motivation. J’ai déjà une petite idée (…)”, dit l’artiste en souriant.
Malgré toutes ses occupations, Steek trouve le temps de se détendre. C’est vrai qu’une de ses passions – la peinture – est devenue sa profession. Il peint souvent en écoutant du reggae ou de la musique classique car “il n’y a pas de paroles”, dit-il. Il pratique du bodyboard car “je suis mieux dans l’eau que sur terre”, dit-il. Il lui arrive de jouer au poker car “on est dans une bulle et cela me permet de voir que l’argent, c’est du n’importe quoi”, dit-il.
Benoit Bottala, alias “Steek”, street-artiste, graffeur et bodypainter souhaite désormais concrétiser trois rêves : décrocher un 3e titre de “Champion du Monde de Bodypainting”, peindre sur des murs partout dans le monde en étant rémunéré et être représenté dans une galerie d’art.