Pierre Chadru : “Ce travail doit être connu dans le monde entier”

Du 2 au 30 juin 2018, le Pavillon de la Ville à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe) reçoit l’exposition du plasticien guadeloupéen, Pierre Chadru alias “Chad”, intitulée “Ou vwè-y, ou pa vwè-y” (Tu l’as vu, tu ne l’as pas vu) qui se compose entre autres de plusieurs installations.

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En entrant dans le Pavillon de la Ville, le visiteur ne regarde pas les grilles où se trouvent habituellement les tableaux puisque cette bâtisse étant un monument historique classé, il est donc interdit d’accrocher des tableaux aux murs… Il n’y a pas de grilles. Dans cette exposition intitulée “Ou vwè-y, ou pa vwè-y” de l’artiste-plasticien Pierre Chadru, la majorité des oeuvres est disposée au sol. Chacune des sept salles reçoit une installation particulière. Trois semaines avant l’exposition , l’artiste est venu visiter l’endroit, prendre les mesures de chaque pièce. Les matériaux utilisés sont des morceaux de planches, des rondins de bois, du sable, de la terre, des feuilles sèches, des galets, du fer, des conques à lambis, de l’herbe coupée, des matelas en mousse, un lit en fer, des pots de peinture vides et autres récipients, des chaussures etc…

Pourtant, lorsque Pierre Chadru étudait l’art en Martinique puis en France hexagonale, il était très réticent à faire des installations. “L’installation vient d’Afrique et je ne comprenais pas que l’on veuille m’apprendre à faire quelque chose qui m’appartient déjà… De plus, pour moi, le fait de poser quelque chose au sol était très symbolique: quand j’étais enfant, chaque soir pour dormir, en guise de matelas je posais mes haillons par terre – faire son “kabann”, en créole – je ne devais surtout pas les perdre et je devais bien les disposer pour ne pas ressentir le froid du béton. L’heure pour moi de réaliser des installations n’était pas encore venue”, explique-t-il. En fait, l’artiste a commencé à en créer en 2002 et 2007 en faisant la scénographie d’expositions à L’Artchipel, Scène Nationale à Basse-Terre.

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Une forme récurrente

La plupart de ces installations a une forme qui s’apparente à un oeil, cette forme est aussi sur les quelques toiles qui font partie de cette exposition. “Je réfléchis beaucoup avant de créer, il faut que cela ait du sens. C’est une “forme matricielle” qui me sert de laboratoire et qui a plusieurs identités. Je l’ai créée en 1996 et on la retrouve dans des tableaux sur les enfants martyrs que j’ai exposés en 1997. Au départ, il s’agissait d’une flamme, une allégorie de la souffrance infligée aux enfants et particulièrement à la petite Sandrine, cette affaire qui avait marqué la Guadeloupe, il y a plus de 20 ans. Puis, cette flamme sur la tête a représenté la tête et plus tard l’âme (…) On retrouve également cette forme dans plusieurs civilisations (…)”, dit Pierre Chadru.

Le nombre important d’échelles attire également l’attention du visiteur. L’artiste les avait déjà peintes sur ses tableaux à propos des enfants martyrs. Vingt ans plus tard, celles-ci ont été matérialisées. “Elles sont grandes, elles peuvent représenter le rêve, l’imaginaire, le changement de conditions sociales, de pays etc.”, affirme-t-il.

Par ailleurs, le chiffre 52 est inscrit sur plusieurs peintures. Pierre Chadru livre son explication : “Je dis souvent que chacune de mes oeuvres a 49 ans (c’est-à-dire mon âge) car elles sont un condensé de ma vie, de mon parcours. Sur ces toiles, 52 est l’âge d’un de mes frères qui est décédé l’année dernière. 5+2=7, 7 étant aussi le nombre magique”.

Des toiles suspendues au plafond peuplent également l’exposition “Ou vwè-y, ou pa vwè-y”. Elles occupent même entièrement une des salles du premier étage.

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La “Jungle” selon Chad

“Jungle” est le nom de cette installation qui est composée de 24 toiles et de cordage. “Elles représentent une forêt avec de grands arbres comme le baobab. Cela renvoie au mysticisme, au magico-religieux, à ce sentiment d’inquiétude qu’inspirait la forêt à nos ancêtres mais cette inquiétude n’existe pas seulement dans la Caraïbe, elle se retrouve aussi en Afrique, en Europe et ailleurs. C’est aussi un hommage au peintre cubain Wifredo Lam qui a peint la jungle avec des animaux”, déclare Chad. Il a peint sur ces toiles qui proviennent d’un décor qu’il avait réalisé en 1992 avec le peintre Antoine Nabajoth pour le Festival de Théâtre des Abymes. “Nous avions suspendu des tas de toiles sur lesquelles nous avions peint des masques africains, il y avait aussi des franges, des cordes ; ces toiles symbolisaient les voiles des caravelles”, dit le plasticien.

Cette exposition est très important pour Pierre Chadru : “je suis à un tournant de ma carrière. Ce travail doit être connu dans le monde entier”, affirme-t-il.

Pendant ces années de silence, Chad qui est aussi professeur d’arts plastiques au collège de Saint-Louis à Marie-Galante, critique d’art, ingénieur culturel, commissaire d’exposition, scénographe et conseiller en communication s’est ressourcé, a approfondi ses connaissances et est devenu père. “Il y a 20 ans, je faisais une dizaine d’expos dans une année. J’étais partout. Je n’ai pas voulu me perdre, je ne suis pas une star. Aujourd’hui, je suis gêné sur un plateau de télévision car j’y ai eu des expériences particulières : je servais de bouche-trou, de faire-valoir alors que ce que j’ai à dire est profond ; cela liquéfiait mon travail et on ne me prenait pas au sérieux (…)”, constate l’artiste.

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L’aspect économique de l’art

Sa très connue galerie “Espace Chadru”, créée en 1995, a fermé ses portes en 2010 et il est très amer quand il considère, aujourd’hui, la situation des arts plastiques en Guadeloupe. “Pour moi, le bilan de ces trente dernières années est terrible malgré tout le foisonnement artistique qu’il y a eu à cette époque (Indigo, Festag, Convergences Sainte-Anne etc.) Les artistes sont les premiers maillons de la chaîne ensuite les institutions interviennent comme c’est le cas pour la FIAC, la Biennale de Paris et même les musées etc. Des tas de gens ont dépensé beaucoup d’énergie pour rien car aucun de ces événements n’a été pérennisé. Comment le public peut-il prendre les artistes au sérieux?”, affirme le peintre qui a été l’avant-dernier président d’Indigo et qui a collaboré aux Rencontres d’Arts et d’Histoire à Trois-Rivières.

Le prix des oeuvres d’art est un sujet qui l’intéresse énormément et il souhaiterait que l’aspect économique de l’art soit mieux pris en compte en Guadeloupe. “C’est un sujet tabou, ici. Les collectivités locales, par exemple, achètent les oeuvres les moins chères et cela n’aide pas à augmenter la cote des artistes. Il n’y a pas de politique d’incitation à l’achat des oeuvres d’art alors que la Guadeloupe, ce petit territoire, génère des milliards d’euros. Il y a de l’argent même si on vit avec un esprit misérabiliste”, déclare-t-il. L’artiste n’a aucune gêne à communiquer les prix des oeuvres de l’exposition “Ou vwè-y, ou pa vwè-y” qui sont compris entre 3 000 euros et 100 000 euros.

Actuellement, Pierre Chadru prépare une thèse intitulée : “L’accès au marché, de l’art africain primitif à Jean-Michel Basquiat”. Un nouveau diplôme qui pourra lui ouvrir d’autres perspectives professionnelles et artistiques. Il est tout-à-fait disposé à travailler sur de grands projets en collaboration avec des organismes tel que l’Unesco.